Lorna Nicole Kayitesi
Kigali, Rwanda
2 janvier 2006
Personne n'aurait pu croire que Claude Muligande, un journalist rwandais et un mondain bien connu, sortirait un jour avec une fille habitant le quartier dur de Kigali appelé Biryogo. On peux le voir sur la télévision nationale, ou au milieu des fêtes arrosées du beau monde dans les résidences somptueuses de la capitale rwandaise. Une véritable armée de femmes avait échoué dans leurs tentatives de le courtiser. Les quelques dames qui ont eu la chance de l'escorter faisaient tous partie de la haute société dont il était accoutumé.
Puis Muligande a rencontré une jeune française se faisant appeler Michelle de Biryogo. Elle était habituée aux milieux villagois de la Province de Butare, où elle a enseigné le français. Michelle de Biryogo était venu à Kigali pour enseigner, et elle a rencontré Muligande par hasard. Elle l'avait ahuri en précisant son adresse. Elle l'avait rebuté avec ses paroles trop directes. En dépit de cela, il est tombé amoureux d'elle de par quelque accident exceptionnel.
Même s'il n'avait jamais foulé le sol de Biryogo, Muligande connaissait bien ce qu'on disait: qu'il constituait le pire voisinage de Kigali. Il a affirmé avoir entendu qu'on pouvait y acheter "des drogues, des rapports sexuels, des contrats avec des tueurs à gages, ou même des services liés à la magie noire offerts par des immigrés venus d'autres pays africains."
Mais Michelle de Biryogo avait une autre impression de Biryogo. Elle savourait l'animation du marché à toute heure. Les enfants lui couraient après, comme si elle était le père Noël, en criant, "Bonjour Umuzungu [la blanche]!" Elle savait que ces attentions étaient ridicules, parce qu'elles découlaient de la couleur de sa peau, mais elle aimait leurs sourires, même si leur intérêt exessif lui ennuyait souvent. Les nombreuses femmes culottées aux habits colorés lui rappelaient de la vivacité extraordinaire de l'Afrique centrale. Elle ne pouvait pas oublier la gentillesse de ces africains, non plus. Si elle se perdait au milieu de la nuit, n'importe qui était disposé à lui mettre sur le bon chemin.
C'est cette divergence de vues qui a créé un conflit entre cet homme fréquentant le grand monde et sa dame d'un quartier mal fréquenté. Muligande ne voulait pas que les gens découvrent là où se trouvait la résidence de Michelle, estimant qu'ils risquaient de ne pas lui prendre au sérieux. Donc, il menaçait de ne plus lui rendre visite. Chaque fois qu'il s'est rendu à sa maison, il a proclamé, "Je ne reviendrai plus jamais ici. Le chemin est sale et dégoûtant, et tes voisins sont vulgaires."
Et chaque fois, Michelle a répondu, "Tu as dit ça la dernière fois."
"Si tu veux vraiment jeter le défi à moi, c'est sûr que je ne reviendrai ici, et cette fois-ci je suis sérieux," a-t-il ensuite décoché.
Muligande lui sermonnait constamment sur les dangers de Biryogo. Mais Michelle de Biryogo n'avait pas envie d'adopter le long trajet journalier des banlieusards. Lorsqu'elle visitait la maison de Muligande, elle se plaignait des tracasseries liées aux attentes et aux bus bourrés. En plus, elle avait l'impression que la banlieue était isolée de la réalité de la vie citadine. Elle aurait valu mieux de rester à Butare, voire en France, que de s'isoler dans une banlieue, loin des avantages de la ville aussi que celles de la campagne.
Alors qu'elle habitait toujours Biryogo, Michelle de Biryogo a constaté que certains de ses voisins avaient une certaine honte d'y habiter. Par exemple, son voisin, son ami, et son collègue de l'école de français, Robin Kintu, se disait heureux d'habiter Biryogo. Il a expliqué, "L'atmosphère détendue du quartier me permet de me sentir libre." Pourtant, lorsqu'il marchait sur la route principale qui traversait le quartier, il cherchait à se cacher par-ci par-là, derrière un camion ou un groupe de personnes, en disant, "Notre patron peut nous voir! Ou bien, n'importe qui peut nous voir!"
"Mais tu as dit que tu étais heureux ici. Pourquoi cette honte?" a demandé Michelle.
"Il s'agit du ghetto ici! Je n'ai pas envie que les gens sachent que je me trouve à Biryogo."
Michelle ne pouvait que continuer de marcher sans se cacher, tout en se demandant quelles ambitions élevées pouvaient obliger son ami à ménager son image publique de cette façon.
Lors d'une réunion des enseignants, Kintu avait honte pour Michelle lorsque ce dernier a annoncé son adresse. "Tu as fait une scène folle!" a-t-il grondé. Mais Michelle n'avait pas la moindre impression qu'elle s'était déshonoré.
Même si elle refusait de s'excuser d'habiter Biryogo, Michelle a finalement accepté de déménager, afin de pouvoir voir Muligande plus fréquemment. Elle a souhaité, pourtant, qu'ils emmènent l'esprit de liberté du quartier avec eux. Pour sa part, Muligande a exigé que Michelle adopte certaines de ses manières raffinées. Une fois encore, il s'était avéré absolument irrésistible.