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En apprenant à lire et à écrire, je suis devenue libre :

Témoignage d'une femme néo-alphabète

Voici la lettre d'une femme qui a appris à lire au Congo-Kinshasa.

L'Afrique . com, dans le cadre d'un nouveau partenariat avec les associations caritatives africaines, présente une organisation catholique congolaise, Alfa Kasayi.

Alfa Kasayi s'attelle à alphabétiser la population dans la région de Mbuji-Mayi. Opérant depuis 1986, Alfa s'insère dans le contexte de l'action pastorale de la paroisse de Mulumba St. Pierre dans le dioèse de Mbuji-Mayi.

Si le lecteur voudrait contribuer à ces efforts, il faut voir le bas de cette page.

1 février 2008

Congolais . com

L'Afriquee m’appelle Véronique Ngomba, j’ai plus de 30 ans. Jusqu’à cet âge, je ne savais ni lire ni écrire. Cela veut autrement dire que je n’avais jamais été à l’école auparavant. Mes parents, comme beaucoup d’autres, avaient une opinion très défavorable sur les études des filles. En fait, dans l’imagerie populaire kasaïenne, encore très courante aujourd’hui, la fille ne pouvait être plus utile qu’à la cuisine. Celle-ci étant elle-même considérée comme un lieu propre aux tâches et besognes de basses conditions. Ne pouvaient alors y travailler que des personnes de classe inférieure, dont la femme. De là découle l’idée fort répandue, dans la société kasaïenne, de l’éternelle infériorité de la fille et de la femme en général ; idée socialement acceptée sans la moindre contestation ni discussion. A force d’y être confrontée, la femme elle-même a fini par l’accepter, comme une donnée immuable.

Toujours selon cette conception des choses, la fille représentait, au Kasayi, une source de revenus pour ne pas dire une sorte de marchandise humaine, qu’on ne devait jamais laisser moisir au stock. Si pareille considération de la fille était surtout l’œuvre de vilains membres de la société, il n’en demeure pas moins qu’elle était partagée, d’une certaine façon, par tous. En effet, du mariage de la jeune fille, hier et aujourd’hui, sa famille retire de l’argent et bien d’autres choses de valeur, en guise de la dot. Il va de soi que la laisser aller à l’école constituait un véritable préjudice pour la famille, dans la mesure où cela retarde son entrée en mariage. C’est un atermoiement intolérable. D’ailleurs, pour jouir d’une meilleure considération dans la société, une fille kasaïenne doit se marier le plus tôt possible, même précocement. L’inverse l’expose au risque de coiffer sainte Catherine, comme on dit, avec cette conséquence fâcheuse de pouvoir rester longtemps sans enfants.

C’est sous la pesanteur d’une telle conception du rôle de la fille que je n’ai pas pu être scolarisée, quand j’étais plus jeune. Evidemment, il y avait bien d’autres causes à la base de ce que j’ai dû être pendant longtemps : une femme analphabète. Mais je préfère les passer sous silence et vous laisser imaginer librement le reste.

Tout cela mis à part, ma joie à présent est de vous relater, en quelques mots, les circonstances qui m’ont permis de casser mon carcan de l’ignorance. En fait, je ne suis plus analphabète. Depuis deux années, j’ai appris à lire et à écrire. C’est une chance qui m’a été offerte par un ensemble de circonstances inattendues. Je suis membre d’une communauté paroissiale située à Ngandanjika, une de grandes agglomérations de la province du Kasaï-Oriental. Dans cette communauté, je connaissais tant d’autres personnes qui, comme moi, étaient analphabètes et souffraient intérieurement de ce mal social. Heureusement pour elles et pour moi, en ce temps là, une Organisation chargée de l’alphabétisation des adultes venait de voir le jour au Diocèse de Mbujimayi. Elle avait pris pour nom Alphabétisation et Formation des Adultes (ALFA en sigle) et en notre principale langue du Kasayi, le Ciluba, elle s’était intitulée Bakulumpe Tulongayi Mukanda (B.T.M).

Avec le curé de notre paroisse, nous nous sommes concertés et avons décidé ensemble d’inviter, chez-nous, l’équipe chargée de cette œuvre au niveau de notre Diocèse. Cet appel fut entendu. Quelques semaines après, ladite équipe est descendue et nous a aidés à ouvrir un centre d’alphabétisation au sein de notre paroisse. C’était une aubaine pour moi et pour beaucoup de personnes, non seulement membres de notre communauté, mais aussi celles de diverses autres provenances.

En ce qui me concerne personnellement, je n’ai pas tardé à prendre mon inscription au centre. Là, je me suis mise à suivre, en toute assiduité, les cours d’alphabétisation, que j’ai trouvés d’ailleurs très intéressants. Dans moins de six mois, au rythme de trois séances d’environ deux heures par semaine, j’ai vite appris à lire et à écrire. C’était pour moi une joie immense ! Moi qui, naguère, ne savais discerner aucun signe écrit, être si vite capable de lire et d’écrire un texte, c’était un exploit !

Dans la suite, ma joie a atteint son comble quand, pour la première fois, j’ai réussi à lire dans une église devant une assemblée dominicale, au grand étonnement de tous ceux qui m’ont vu faire.

Cependant, je sentais moi-même que je n’étais pas encore arrivée où je voulais. Ainsi, après la première phase de l’apprentissage qui, du reste, a fortement excité ma soif d’apprendre et de savoir, j’ai décidé d’entrer dans la deuxième. Là, j’ai eu l’occasion d’approfondir ce que j’avais appris en première. Cela m’a permis d’accroître considérablement mon aptitude à lire et à écrire. A présent, je lis les livres, j’écris moi-même mes lettres. J’ai cessé d’être aveugle et dépendante. Maintenant, je vois et je vois clair. Bien plus, je sens que cette aptitude m’a rendue libre. Pour communiquer au loin, dans une totale discrétion avec tel ou tel correspondant, je n’ai plus besoin de solliciter l’aide de qui que ce soit. Cela veut dire que mon secret m’appartient et je ne peux plus le livrer à n’importe qui, comme je le faisais avant. Pour moi, cela ressemble à une résurrection. Oui, je suis vraiment ressuscitée ; je suis devenue libre. Mieux encore, le savoir que j’ai acquis au cours de cet apprentissage m’a fourni une autre habileté. En fait, pour vivre, j’exerce la profession d’une marchande des produits agricoles. A cause de mon ignorance, je revendais mes marchandises en subissant trop souvent la perte, sans jamais comprendre comment cela m’arrivait. Je ne savais pas calculer. Aujourd’hui, grâce à la formation reçue, j’ai appris à calculer avec exactitude. Je sais même manipuler une calculatrice électronique. J’ai fait du progrès. En moi, tout ou presque tout a changé. A ce jour, je m’applique à l’apprentissage du français. J’aimerais devenir capable de me mêler dans les discussions ou de suivre les émissions françaises à la radio ou à la télévision.

En tout cas, ce que je suis aujourd’hui n’a rien de commun avec ce que j’étais hier. Je peux me proclamer à présent, sans tergiverser, une femme nouvelle, une femme libre. C’est cela ma joie.

Pour découvrir comment contribuer aux activités d'Alfa, il faut visiter son site:

http://www.alfakasayi.org/nos_comptes.htm

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